27 septembre 2009
Mon étoile était encore muette...
J'ai huit ans je crois.
C’est un jour d’été. Il y a la plage, tellement vaste qu’elle s’en va loin là-bas, jusqu’au bout du monde. Il y a les cris des enfants. Et ceux des adultes qui les appellent. Il y a les mouettes qui piquent un sacré vol plané sur la mer. Il y a le vent iodé qui siffle aux oreilles et que c’est pas facile des fois de marcher comme ça. On voit les gens qui avancent tout de travers, complètement penchés en avant à lutter contre le vent, ou alors en arrière poussés par lui. C’est rigolo, comment ils tiennent debout !
Il y a les pieds qui s’enfoncent dans le sable mouillé tout neuf à peine déserté par la mer. Attention de ne pas se blesser aux coquillages éparpillés ! Parfois, ils sont tous cassés ! Petits débris dérisoires, mais qui compliquent ma marche de petite fille aux pieds nus, écorchés déjà… aïe ça fait mal !
Mais je veux continuer, parvenir jusqu’au bord de l’infini, là où la mer commence son voyage bruyant dans les retombées de ses vagues fougueuses, fracassées d’étincelles blanches.
J’ai la tête remplie des odeurs et des sons assourdissants du vent. J’entends dans le lointain les appels répétés de ma mère qui m’ordonnent de revenir immédiatement vers la sécurité, vers le sable mou et les beaux coquillages restés entiers, des coquillages qui ne blessent pas les pieds… Mais mon oreille est sourde, car je continue d’avancer jusqu’aux vaguelettes qui viennent s’échouer à mes pieds.
Là, je m’arrête, le cœur battant mille chamades, figée dans une attente presque douloureuse…
Je sens qu'il se passe quelque chose d'important, qu’il faut que je laisse le soleil, et l’air piqué d’iode, et le vent un peu sauvage, et les embruns qui volent, prendre possession de mon corps tout entier, jusqu’au bout des doigts, afin qu’ils finissent par atteindre mon âme…
Et soudain j'ai su…
J'ai su ce que personne autour de moi ne semblait savoir, ce que personne sans doute ne pouvait un seul instant imaginer. C'était comme une étincelle qui soudain renaît d’un feu que l’on croit éteint. Comme le goût particulier d’un légume précis que la langue attentive repère soudain dans une soupe aux ingrédients mixés. Comme la voix dont le timbre particulier surmonte le chœur indistinct de la foule. Comme quand on écarte les tentures de velours opaque pour laisser d’un seul coup entrer un soleil puissant.
Soudain j'ai su… parce que je savais déjà…
Ce jour-là, bien ancrée sur le sable mouillé, malgré les coquillages brisés qui me blessaient le pied, j’ai tellement respiré aux dimensions de cet horizon prodigieux, que je me suis agrandie jusqu’à me sentir faire UN avec la mer et le ciel qui s’unissaient au loin dans une vivante étreinte bleue.
J'ai su que j'étais différente, porteuse désormais d’une marque qui me faisait l'enfant d'un univers tellement plus vaste que l’univers restreint d’une maison maussade, d’une classe aux murs étriqués, d’une rue encombrée de ses mille médiocrités.

Soudain j'ai su que j'étais une enfant sauvage, une petite louve rebelle et qu’il me faudrait lutter contre moi-même avant tout, pour ne jamais, jamais l’oublier…
Oui j'ai su qu’il me faudrait répondre à cet appel qui n’en finirait pas de creuser la faim au fond de moi. Au fond du profond de mon être.
Ou plutôt qu'il me faudrait danser sur le fil funambule qui reliait à la lune, mon étoile encore muette…
Photos trouvées sur Flickr
27 mai 2009
Coquelicot ou papillon
Elle est assise sur son banc d’écolière. Mais elle n’est pas vraiment là, dans cette classe de petites filles en chaussettes blanches et jupes bleues sagement plissées, sagement rangées dans les bancs attentifs. Elle ne regarde ni l’institutrice qui s’emberlificote là devant dans des explications embrouillées, ni le tableau sur lequel des hiéroglyphes illisibles sont venus s’inscrire, ni ses voisines de classe qui se chuchotent des petites confidences de filles.
Elle fixe avec attention le labyrinthe prudent de l’unique fil vert égaré dans son pull marin bleu foncé, tente d’en déchiffrer le code secret.
Elle danse avec les feuilles légères de l’arbre qui se dandine là dehors, au gré du vent, au gré du temps.
Elle caracole avec le papillon blanc entré par mégarde dans la classe alourdie de soleil, alourdie de sommeil.
Elle médite sur la beauté qui surgit comme ça de la grisaille, en surprenant la naissance rouge d’un coquelicot entre deux pierres de la cour de récréation.
Elle dessine à l’infini dans les marges d’un cahier trop sage, des dessins qui s’allongent aux dimensions de fresques grandioses.
Elle batifole dans les méandres de son imaginaire au départ des calculs inscrits sur le tableau noir et qui deviennent figures insolites, traits de calligraphie, formules magiques qui lui permettent d’entrer dans des lieux fabuleux.
Mais à chaque fois il y a une voix qui surgit de la discipline pour la rappeler à l’ordre : « Tu es encore une fois dans la lune ? Ne reste pas là à ne rien faire… »
C’est bizarre, parce que dans ces moments-là, elle n’a pas du tout l’impression de ne rien faire, mais au contraire de vivre au maximum, tous ses sens en alerte, toutes les antennes de sa vie en vibration pour guetter l’infime et le grandiose, l’imperceptible et l’inaudible. Et surtout l’envers des choses, ce qui échappe au tamis des idées logiques et réfléchies. Elle a tout appris dans ces moments d’ardeur. A ce point rassemblée au centre d’elle-même ou en exploration aux quatre coins de ses mondes secrets, elle y a reçu plus d’une révélation, plus d’une intuition essentielle.
Les livres scolaires lui ont juste appris que deux et deux font quatre. Et que Paris est la capitale de la France. Et que le temps suspend son vol. Et que rosa rosa rosae rosae rosam rosa. Et que she is a girl...
Extrait de L'enfant à l'endroit, l'enfant à l'envers de Nicole Versailles (Coumarine of course), p. 88
Je pensais ce matin que l'école...je n'aimais pas... je ne faisais que le minimum requis pour passer de classe, à l'école comme à l'université d'ailleurs. Je m'en suis sortie an étudiant très peu.
Les cours me semblaient fastidieux, et parfois même d'un ennui mortel.
Je me réfugiais dans les livres, qui m'ont bien plus appris à tous points de vue que les cours à l'école.
Du moins ils m'ont appris ce qui m'intéressait vraiment: l'humain, les sentiments, la curiosité pour les petites choses, celles qui font naître de petites paroles inutiles (pas pour rien que j'ai choisi ce titre à mon blog...ce ne fut pas réfléchi, ce fut spontané...mais cela en dit long, je crois)
Aujourd'hui je reste à l'affut et à l'écoute, curieuse du tout et du rien, du petit quelque chose qui parfois se cache profond dans les yeux de l'autre, dans les pages oubliées d'un livre et même du Net, dans la musique du vent, dans le bonheur inattendu de l'instant.
J'aime découvrir par moi-même, marcher à mon rythme, parfois rapide, parfois lent, dans les couloirs d'un musée, d'une expo, je peux rester longtemps à rêver dans la salle de cinéma en écoutant les derniers accords de la musique, après un film qui m'a parlé...
J'aime savourer les pages d'un livre qui me passionne, revenir en arrière autant de fois qu'il le faut...
J'ai beaucoup appris par moi-même, coudre par exemple, confectionner les vêtements de mes enfants, me débrouiller avec le traitement de texte
Et les cours que j'ai suivis (avec passion), et les cours que j'ai donnés (avec passion), je les ai choisis... parce que je les voulais.
03 avril 2009
Elle est bélier, comme moi!
Dimanche donc c'était mon anniversaire
Le 29 mars
Le 30 mars, c'était l'anniversaire de ma fille ainée
Je me souviens...
Il avait fait merveilleusement beau le jour de mon anniversaire cette année-là, on s'était promené au rythme lent de mon ventre que je portais rond devant, ce ventre me précédait, tirant douloureusement dans mon dos.
La jeune femme que j'étais alors se préparait à la première naissance du monde
Mettre au monde son premier enfant est un acte d'infini dont personne ne peut soupçonner l'importance
C'est vrai que c'est banal...ça se fait tous les jours à chaque instant,à chaque heure du jour et de la nuit, dans tous les coins du monde...
mais pour la jeune femme que j'étais, cela ressemblait à la première naissance du monde...
Je me souviens...
Soudain dans la cuisine où je préparais le repas du soir pour l'homme et moi, la coulée des eaux comme une source a soudain jailli de mon ventre déchiré
Mais...ce n'est pas encore le moment, pas du tout même...la naissance était prévue pour le mois d'avril.
Voilà donc un bébé très pressé de vivre sa vie...
Les contractions se font vite violentes, rapprochées, les contractions me pressent, me plient en deux, coupent ma respiration...me font douter de la bonté des choses.
La valise, vite... descendre, vite... grimper dans la voiture, vite... rouler dans la ville engourdie, vite... la clinique, vite: il est minuit...il fait si calme, mais en moi, c'est le chaos, mon ventre s'affole...
Mais madame, pour un premier enfant, vous avez tout le temps, calme, venez, on va vous examiner...
J'halète, je contrôle encore la situation, mais c'est tout juste... j'accompagne dans les gémissements les poussées de ce bébé si pressé de vivre. Je crois que j'aurais aimé le garder encore, mon tout petit en moi...
J'ai mal, j'ai si mal: la première naissance du monde se fait dans la douleur, dans les halètements, les gémissements,
A ce moment pas de péridurale...
Dans la salle d'accouchement, on me défend de pousser, alors que le bébé est là au seuil du monde et demande de toutes ses forces que je lui en donne l'accès
Le médecin arrive enfin, il se lave longuement les mains pendant qu'on me hurle d'arrêter de pousser, mais comment on fait quand le besoin est aussi "criant"?
Il n'aura suffi que de deux poussées pour qu'elle soit là...mon premier enfant, ma première fille, une miniature de toute petite fille
Je me souviens...
Je suis restée tout le reste de la nuit à la regarder avec des yeux incrédules, doutant encore que cette petite personne soit sortie de mon ventre encore habité quelques heures auparavant
Elle était toute menue: 2kg 500... je l'ai gardée au chaud contre moi pendant de longues heures
Il était question de la placer en couveuse un moment...
Mais non, c'était déjà un bébé tonique...
Je me souviens..
Mes yeux posés à longueur d'heures sur ce bébé dont je ne pouvais croire encore qu'elle était de moi, de nous, ce bébé qui disparaissait dans la grande main tendue de son papa...
Ma fille ainée est bélier, comme moi
Merveilleux cadeau de la vie pour mon anniversaire, cette année-là...
16 septembre 2008
Du temps de la marelle et autres jeux d'enfance
Les petites filles modèles de mon enfance jouaient sagement dans la cour de récréation, bordée de grands arbres dans lesquels bien cachés au centre du feuillage, mille oiseaux accompagnaient de leurs chants aigus, les éclats de rires des enfants.
Ça pépiait à qui mieux mieux, tant dans les arbres centenaires que sur le béton gris de la grande cour de récréation.
Ça commençait toujours de la même façon : une sonnerie stridente et impérative marquait la fin des leçons et provoquait l’irruption joyeuse des enfants qui s’éparpillaient aussitôt dans tous les coins de la cour.
Alors commençaient les jeux qui ne se jouaient qu’avec les amies de cœur, réparties en petits groupuscules d’âge et d’affinités.
Il y avait le grand préau sous lequel nous nous réfugions forcées contraintes quand une pluie malvenue empêchait les courses libres au travers de la cour tout entière. Là contre des murs gris et sales, on lançait une petite balle en multipliant les difficultés, comme par exemple : taper dans les mains, une fois, deux fois, en scandant des comptines obligatoires. Le lancer de la balle contre le mur pouvait se compliquer: il fallait lever une jambe, sauter deux fois par dessus puis relancer la balle, et que sais-je encore
Quand il ne pleuvait pas, c’était la cour tout entière qui accueillait nos jeux de filles, sous l’œil distrait ou amusé de la religieuse qui surveillait toujours pour voir si ces jeux ne dégénéraient pas en jeux interdits par la bonne moralité. Bien sûr, comme j’allais dans une école de filles exclusivement, les dérives étaient plus difficiles. Mais les religieuses n’aimaient pas trop quand on se promenait en bavardant main dans la main avec son amie de cœur. Il fallait de préférence se joindre aux autres, courir ou sauter à la corde, se dépenser… les duos étaient toujours suspects.
J’ai beaucoup joué à la marelle. Ah ! j’adorais la marelle avec son paradis pas si inaccessible que cela, pour peu qu’on lançait adroitement le galet dans les cases appropriées, en commençant par la case terre, la première, celle qui se trouvait au pied de nos pieds. Le galet était souvent une petite boite en fer blanc, petite boite de bombons pour la toux, vide en l’occurrence. Je les collectionnais, elles étaient mes trophées. Car j’étais forte à ce jeu, je sautillais à cloche-pied avec l’enthousiasme du vainqueur et j’arrivais souvent bonne première dans la case tant convoitée du paradis des marelles…
J’adorais aussi jouer au diabolo, à l’élastique, à la corde…j’étais douée au saut en hauteur, je faisais des roues en veux-tu en voilà. Je courais vite. J’étais la championne qu’on aimait avoir dans son équipe…
J’étais très douée pour la gymnastique…j’adorais me dépenser physiquement, je sentais que mon corps répondait à mes attentes, je le conduisais au gré de mon désir, je lui commandais, il m’obéissait parfaitement et j’avais là un sentiment de triomphe d’autant plus enivrant qu’il était plutôt rare dans les autres domaines de ma vie tant scolaire que familiale.
23 avril 2008
Les soliloques des photos
Il n'y a pas si longtemps j'ai "hérité" d'un énorme paquet de photos anciennes, des photos de famille.
Il m'a fallu du temps pour oser ouvrir ces enveloppes de photos plus ou moins classées par mon frère: elle me pesaient lourd, je savais ce que j'allais y découvrir...
J'allais découvrir des photos que je ne connaissais pas et qu'il allait falloir apprivoiser.
Ne pas fuir, ne pas céder à la tentation de m'en débarrasser à mon tour... J'ai affûté mes yeux, convoqué mes souvenirs et je suis allée au combat comme un brave petit soldat.
Ces photos anciennes que j'observe avec attention, me disent toutes quelque chose. Elle me racontent quelque chose d'un temps lointain, parfois complètement oublié, que je retrouve avec plus ou moins de précision. (plutôt moins que plus)
Mais il arrive qu'elles me murmurent bien autre chose que ce que je peux voir d'un premier regard
Des choses qui ne se trouvent pas sur la photo, mais juste à côté... en dehors du cadre, juste en dehors de la photo
C'est ainsi que j'ai écrit, beaucoup, durant ce WE d'écriture sur les choses "hors du cadre", celles dont je crois me souvenir, celles que j'ai entendues, ou plutôt celles que j'ai imaginées, ou celles dont j'ai rêvé..
Les photos ne sont pas muettes... elles ont une voix qui leur est propre, elle entretiennent des soliloques. Il suffit de les écouter. Ne pas se boucher les oreilles. Parfois je suis sourde...
Je regardais la photo de ma mère vieillissante
Et une voix intérieure me soufflait en même temps: j'espère que je ne lui ressemblerai pas... jamais...
Sans doute aurait-elle de la peine si elle lisait ceci... je sais...
Mais elle ne le lira pas, et c'est mieux comme ça.
26 mars 2008
Recette d'autrefois
Je vous donne ici la recette d'un cake que nous préparions en famille quand les enfants étaient encore petits...
Rassemblez tous les ingrédients sur la table de travail.
Mesurez la farine.
Laissez la plus jeune renverser la farine dans le bol.
Balayer toute la farine qui est tombée à terre.
Prenez deux œufs.
Montrez à E. comment on sépare le blanc du jaune.
Laissez-la casser le deuxième œuf.
Essayez de récupérer dans le blanc, le jaune qu'elle a laissé échapper.
A ce moment le téléphone sonne. Demandez à F. de répondre.
Il joue avec ses legos, il est dans un moment délicat.
Allez vous-même répondre. Essayez de rester polie (c'est le patron de votre mari)
Ecoutez avec patience pendant que M.A. renverse le paquet entier de sucre, moitié dans le bol, moitié sur la table.
Réparez les dégâts.
Demandez à V. de faire fondre le beurre.
Pendant que vous mélangez le tout, répondez à D. qui vient vous demander un renseignement sur l'accord des participes passés.
Pendant ce temps, le beurre a fondu et éclaboussé le réchaud (pas de micro-ondes en ce temps)
Essuyez bien tout en consolant M.A. qui vient de se pincer le doigt.
Laissez E. beurrer et fariner le moule.
Contemplez son beau pull marine tout enfariné.
Frottez-le doucement.
Allumez le four.
Demandez à F. de cesser de jouer au football dans la pièce de séjour.
Mettez la préparation dans le moule.
Laissez les enfants se disputer pour savoir qui lèchera le bol.
Enfournez le cake. Mettez la minuterie.
Asseyez-vous deux minutes avant de poursuivre la préparation du repas.Vous avez besoin de récupérer.
Racontez l'histoire de Petit Ours Brun à M.A qui en a profité pour s'installer sur vos genoux avec son livre préféré...
Une demi heure plus tard vous aurez un cake succulent, savouré et dévoré en moins de temps qu'il ne faut pour le dire...
Ce cake n'était pas seulement un cake...mais l'histoire d'une famille, semblable, je crois à bien d'autres.
Cette recette valait aussi quand on préparait des crêpes, ou des gaufres...
18 mars 2008
Une Renaissance
Petite, tout le monde m’appelait Nini. Et mon jeune frère Luc qui me suivait d’un an, on l’appelait lulu. Les petits Nini et Lulu étaient inséparables, comme des jumeaux qui s'aimaient fort: quand on voyait l’un, on savait que l’autre n’était pas loin.
Ils ont tout partagé, les chagrins, les galères et les tendresses, les compotes purées, les punitions dans le coin, le pain rassis lancé aux canards, les siestes obligatoires…
Plus tard, quand le temps de Nini et Lulu fut définitivement relégué au grenier avec les vieux jouets cassés, arriva le temps de Nic et Luc. On m’appelait Nic désormais. Nic qui sonnait dru et sec, rapide et efficace : Nic, viens ici, Nic, range ta chambre, Nic, arrête de parler, Nic, arrête de te taire….
Nic aimait ce diminutif, le préférant de loin au prénom de Nicole, qu’elle jugeait désuet et vieillot. Qui donc s’appelait Nicole dans son milieu scolaire… sinon des godiches, des nulles, des moches, des Nicolenicravate comme on l’appelait parfois pour se moquer d’elle.
Nicole pendant des années a donc oublié son prénom, elle a refusé d’ailleurs qu’on l’appelât comme ça.
J’étais Nic, rien d’autre...
Et quand je me suis mariée, j’ai adopté d’emblée le nom de mon mari. Façon pour moi de couper les ponts avec une enfance difficile, de devenir une autre personne, de me donner des chances de renaissance. Nicole Versailles n’existait plus que dans quelques documents officiels mais partout ailleurs, j’étais Nic L. et soulagée de l’être.
Il n’y a que quelques années (depuis que j'écris en fait) que je me suis réconciliée avec mon nom de famille originel, que je me le suis réapproprié dans son entièreté. Les amis qui me connaissent depuis toujours ont du mal d’ailleurs et continuent, malgré mes demandes, à m’appeler Nic..
Je me demande si ce texte serait taxé d'exhibitionniste par ma famille d'origine si elle me lisait. Il est vrai que je publie ici un texte personnel sous mon vrai nom...
Finalement le fait d'avoir brisé mon anonymat me permet de raconter des anecdotes que Coumarine n'aurait pas pu raconter de la même manière (avec le jeu des surnoms par exemple...). C'est curieux
Tiens il faudra que je pense à ajouter un chapitre à Tout d'un blog: de l'importance de révéler son identité pour raconter des anecdotes personnelles...ça aide et non le contraire
Enfin...c'est pas sûr...
17 mars 2008
Le sac de billes (à la manière de Coumarine, pas de Joffo!)
Les enfants adorent se faufiler en cachette dans le grand salon interdit, sauf aux invités. Le salon les connaît et les reconnaît. Le salon fait semblant d'être sévère, avec ses potiches chinoises, ses tableaux de nature trop morte, ses fauteuils froidement inoccupés, mais faut pas croire, il aime ces enfants. Il les accueille avec gravité, non pas sur le canapé trois places, réservé aux invités qui ne viennent jamais, mais à quatre pattes sur le moelleux tapis de faux orient.
Silence, ne pas déranger: ici, on joue aux billes...
Le sac de billes est gonflé de dizaines de petites billes en verre transparent, étoilées de toutes les couleurs. Il y a aussi les billes opaques, piquetées dans un désordre savant de petits points rouges ou bleus. Surtout bleus. Alors bien sûr il y a les grosses billes, celles qui sont serrées précieusement dans un petit sac à part. Ces billes, ce sont des cartaches...(ne cherchez pas dans votre dico...c'est un belgicisme, mais comme je l'aime ce mot!). Elles ont été gagnées de haute compétition à la cour de récréation par le petit garçon devenu Maître es cartaches! C'est comme je vous le dis!
Dans ce salon silencieux et austère, le Maître es cartaches accepte de jouer aux billes avec une fille, sa sœur. Mais qu'elle ne s'avise pas de lui « tiquer » une cartache, mal lui en prendrait ! Il est évident que c'est lui le joueur de billes, sa sœur n'est que son faire-valoir, sa compagne de jeu obligée.
Les billes sont lancées adroitement à tour de rôle par les deux enfants. La position des doigts (pouce et index) et du poing (bien serré sur l'effort) est capitale et détermine la précision de l'attaque, la rigueur du lancer. Le pouce et l'index savent le geste juste, celui qui soudain éjectera vigoureusement la bille. Ou très doucement quand il faut arriver à un point précis et bien calculé. Il s'agit bien sûr de toucher le plus possible de billes de l'adversaire, de les faire valser à l'autre bout de la pièce... Une bille touchée est une bille gagnée (même les cartaches héhé...)
La fille ne se débrouille pas si mal pour une fille. D'ailleurs, faut voir, elle a l'ongle de son pouce droit tout déformé, creusé par les efforts de propulsion des billes. Bille après bille de métal ou de verre, ça finit par marquer un pouce...
Les parties se font acharnées...la fille a son malin plaisir à tiquer les précieuses cartaches de son frère, qui se fâche, s'irrite et jure ses grands dieux que plus jamais il ne jouera avec une fille surtout celle-là de fille, qui lui pique ses cartaches...
Et quand il jure...les ancêtres sur les tableaux opinent du bonnet, les ancêtres sont tous des hommes moustachus, entre hommes on se comprend, on se soutient! Non mais des fois!
La petite fille n'en a cure et le soir dans son lit, elle cache en dessous de son oreiller son sac de billes où dorment ses précieuses cartaches.
Elle sait bien qu'elle est une Maîtresse es cartaches... Mais chhuuut il ne faut rien dire, tout le monde croit qu'elle joue à la poupée...
28 janvier 2008
Une carte pour la nouvelle année
J'avais une amie
Une comme moi, à chaussettes blanches alors que les autres filles de la classe portaient déjà des bas qui leur faisaient des jambes soyeuses et fines.
Féminines.
Les nôtres de jambes, avec ces chaussettes blanches et les souliers à talon plat qui allaient avec, mettaient en valeur nos mollets de sportives
Pas très féminines.
Ainsi en avaient décidé les mères. Trop jeunes. Pas de bas. Amen.
Les petites filles modèles obéissaient. Pas moyen de faire autrement. Non! pas moyen. Trop long à expliquer.
J'avais une amie.
Un jour elle a viré d'humeur.
Elle si joyeuse, avec toujours le mot pour rire, la bouche en forme de sourire et des étincelles plein les yeux, s'est mise insidieusement à changer de visage. Sa bouche avala de travers tous les éclats de rires. Sa voix devint rauque pour me raconter les évènements tragiques qui se mirent à jalonner sa vie d'écolière, puis d'étudiante.
Des évènements tragiques, malgré les chaussettes blanches, ou peut-être justement à cause d'elles, va savoir!
Des histoires à pleurer dans des mouchoirs trempés durant des jours et des nuits.
Dans des mouchoirs en coton blanc, comme les chaussettes.
Que les mamans-on-ne-discute-pas-on-obéit-amen lavaient sans se rendre compte combien ils pesaient d'un énorme poids de larmes.
J'avais une amie
Un jour c'est arrivé.
Cette amie est morte
Non pas morte et enterrée, non!
Morte... c'est encore pire.
parce que... comment dire... elle avait beaucoup d'imagination.
C'est une qualité quand on veut devenir écrivain
mais ce n'était pas son cas, non! Ce n'était pas l'imagination fertile d'un futur écrivain.
Elle voulait juste qu'on s'inquiète d'elle, elle voulait qu'on la prenne au sérieux, qu'on s'intéresse à elle, qu'on l'écoute, qu'on la dorlote, qu'on la câline...
malgré ses chaussettes blanches, ou peut-être à cause d'elles, va savoir!
Elle était très douée. Mes mouchoirs alourdis de mes larmes pour mon amie si touchée par les malheurs, je les ai accumulés au fond de mes poches, au fond de mes tiroirs, en dessous de mon oreiller, au creux de ses révélations trop lourdes à porter.
Mais quand j'ai su que rien rien rien de tout cela n'était vrai...
Ce jour-là j'ai appris à me méfier de ceux que j'aime.
Mais je vais vous dire: encore aujourd'hui je regrette
Parce que ma colère d'avoir été trompée a été plus forte que mon souci pour cette amie que je découvrais si malade dans sa tête.
Je n'ai pas compris ça... comment l'aurais-je pu?
Meurtrie, révoltée, je l'ai abandonnée à ses mouchoirs remplis de larmes. Impitoyablement. Inexorablement.
Note: je ne culpabilise pas, je sais que à ce moment-là je n'avais pas les éléments pour réagir autrement, avec compassion, avec empathie.
Cette femme m'a écrit pour la nouvelle année. Après des décennies de silence. Je n'ai pas encore eu le courage de lui répondre. Je cherche en moi les justes mots pour le faire. Je les trouverai sans doute.
20 janvier 2008
Serre-moi dans tes bras...
Hier, j'ai eu une conversation avec mon fils, une de ces
conversations qui osent aborder les choses essentielles. Mais pas si faciles que ça à se dire, parce
qu'elles évoquent des blessures d'enfance.
Lui et moi, nous partageons cette volonté de dialogue, ce désir du parler
vrai...
Lui et moi, nous savons que les mots exprimés dans le respect et l'écoute
de l'autre font un bien intense, comme des mains chaudes et enveloppantes sur
un corps qui souffre, comme de l'eau fraîche qui coule, apaisante quand on a
soif.
Il m’arrive d’évoquer ici MES blessures d'enfance...
Hier mon fils et moi, nous avons parlé de SES blessures d'enfance.
Fort bien.
Sauf que ses blessures d'enfance ont, entre autres, été provoquées par sa mère. C'est-à-dire par moi! Gloups!
Moi, sa mère, qui a fait pourtant ce qu'elle a pu pour aimer ses enfants, je dois bien reconnaître que j'ai provoqué des blessures qui restent gravées dans le cœur de mon fils. Encore aujourd’hui.
Heureusement qu’il réfléchit, qu’il chemine, qu’il cherche, qu’il se fait accompagner, qu’il accepte de regarder les choses en face.
Heureusement qu’il ose en parler avec sa mère. Avec moi. Sans peur et sans reproches. Dans le désir de comprendre, de se faire comprendre, de s’expliquer, de nous expliquer tous les deux, de nous aimer mieux.
Il y a ainsi un souvenir très précis qui a fait en lui des ravages et dont il m'a parlé. Un petit quelque chose de rien du tout pour les adultes que nous sommes, mais qui a marqué profondément l’enfant qu’il était.
Et l’enfant qu’il était souffre encore aujourd’hui des séquelles que ce petit événement de rien du tout a provoqué dans son âme d’enfant.
Une mère occupée dans la cuisine. Rien que de très banal.
Des enfants qui se disputent. Rien que de très banal
Une mère énervée qui dit aux enfants que… c’est bientôt fini ? Arrêtez s’il vous plait, je ne veux plus rien entendre !
Des enfants qui continuent de se disputer… Et soudain un hurlement !
La mère arrive et eng…le garçon : d’habitude c’est TOUJOURS lui qui embête sa sœur… pfffff quel enfant difficile… comme tous les garçons ! Heureusement que sur les 5 enfants, je n'ai qu’un garçon, se dit-elle une fois de plus dans sa tête. La mère ne sait pas que le fils « entend » ce genre de choses jamais exprimées noir sur blanc…
Bref la mère, excédée eng… le fils, lui dit d’arrêter, qu’il est insupportable…
Ça ce n’est pas grave, ce n’est pas cela qui a marqué l’enfant !
Quoi alors ?
La mère n’a pas voulu que l’enfant explique, s’explique, dise les choses, et surtout qu’il dise qu’il n’a pas frappé sa sœur, que…rien, qu'il n’y était pour rien…
La mère n’a rien voulu entendre. Enervée, je vous dis qu’elle était !
Et depuis le fils essaie encore et toujours dans toutes ses relations de prouver qu’il a raison, au point d’indisposer ses interlocuteurs…
Pas facile à entendre… j’ai vu la blessure qui saignait encore, cette impuissance absolue de se faire entendre… ce besoin éperdu qu’on écoute son point de vue…
Il a parlé, je l’ai écouté, je crois avoir écouté vraiment cette douleur…je crois l’avoir comprise. Parce que ce qui est le plus triste, c'est que moi-même j'ai vécu enfant, cette impossibilité de me faire entendre, lors d'une accusation injuste qu'on m'avait portée. Quelle ironie!
Maintenant il se demande ce qu’il va en faire, si cela suffira à guérir son besoin de prouver à sens et à contresens qu’il a raison quand il a raison..
Je ne sais pas… on a chacun son chemin de croissance, parsemé de cailloux pointus et qui font mal
Il a le sien, comme moi j’ai le mien. Je lui fais confiance. C'est un chouette gars mon fils!
Il m’a dit : "serre-moi dans tes bras, j’ai besoin…" Et nous sommes restés enlacés un long moment... savourant la paix.
Il est mon fils, je suis sa mère, ni l’un ni l’autre ne sommes parfaits, mais… nous nous aimons… voilà, c’est ça, nous nous aimons…
