Le tambour résonne encore (suite et fin) - Coumarine, Petites paroles inutiles

Coumarine, Petites paroles inutiles

Inutiles peut-être...mais oh! combien nécessaires. Une femme parle du quotidien de sa vie, de ses humeurs, de ses souvenirs, de sa passion pour l'écriture, pour les livres. Elle réfléchit sur l'actualité, rit de ses travers, rêve dans la poésie.

02 novembre 2006

Le tambour résonne encore (suite et fin)

En bas, l’enfant s’énerve il en a marre les copains l’attendent, il a des fourmis dans les jambes. Il en a rien à faire de ce devoir trop compliqué, d’ailleurs olocauste  c’est quoi ça, il a pas trouvé dans le dictionnaire.

Luc appelle : maman  où tu restes… viens m’aider, je comprends pas ce qu’il faut faire…mamaaan…tu viens… ?
Inge n’entend pas, elle est en enfer. Prostrée. Brisée. Avec toujours le tambour dans sa tête dans son ventre. Et les salves qui la déchirent encore et encore. Dix ans n’ont pas suffi pour effacer les traces dans la mémoire. La rancune est tenace et les haines têtues. Les schleus sont d’ignobles  assassins, un point c’est tout. D’un côté les bons, de l’autre les mauvais, c’est aussi simple que ça ! Elle est la mauvaise, qu’est-ce qu’elle fait ici…ah oui ! c’est la veuve de Jacques Soulier ! Les regards sont de travers qui la dévisagent : pourquoi cette Allemande vient-elle manger le pain des Français ? C’est vrai quoi ! Ces schleus…tous les mêmes ! Des sadiques, des cruels, des lâches, des moins que rien. Comment ont-ils pu se laisser emberlificoter dans l’arrogance nazie, dans cette guerre aussi inutile que cruelle, conduits comme des pantins oui oui par la mégalomanie du petit homme à moustache ? Comment ont-ils pu ignorer ce qui était en train de se passer, l’extermination d’un peuple entier ou c’est tout comme, tous  marqués au fer rouge…non jaune de l’étoile maudite ?

C’est vrai les gens ne se sont rendu compte de rien. Inge se souvient de son amie Sarah qu’elle a vue partir un matin, en souriant, sans se retourner, tenant  le petit David dans ses bras serrés, et dans l’autre main une dérisoire petite valise. Toutes les Sarah et les David de sa rue sont partis ce matin là, entassés dans un camion bruyant. Ce n’est que bien plus tard qu’elle a appris qu’elle ne risquait pas de la revoir un jour. Ni son amie Sarah, ni aucune autre. Ce n’est que bien plus tard que les gens ordinaires comme elle ont appris l’épouvantable conspiration, l’abomination sans nom dont ils auraient à  répondre désormais et pour toujours devant le monde entier. Ce n’est que plus tard qu’elle a compris les allusions que l’on murmurait sur son passage dans les magasins et aux coins des rues. Plus tard, bien plus tard.

Luc s’impatiente. A part  olocauste  il a repéré tous les mots dans le dictionnaire, il a tout recopié d’une main impatiente. Pas très propre son devoir. Tant pis les copains l’attendent. Faut absolument y aller. Il monte au premier étage un peu inquiet de ne pas entendre sa mère, qu’est-ce qu’il lui arrive encore, elle est toujours malade. Et si elle est pas malade elle pleure, c’est pas mieux ! Luc jette un regard dans la chambre et voit Inge sur le lit immobile, prostrée. Il a l’habitude ça l’énerve, pourquoi sa mère elle est pas comme les autres, déjà qu’il n’a plus son père…ouais bon il est pas le seul, ils sont quelques-uns parmi les plus âgés surtout, même qu’à l’école ils ont créé le COG, le Club des Orphelins de la Guerre. C’est très amusant ! De temps en temps ils se réunissent en grand secret dans le hangar du Père Mathieu. Ils jouent à faire des cérémonies officielles, avec discours et remise de décorations et tout le tintouin aux fils de ces héros, morts pour la Patrie ! Tous des résistants valeureux, des vaillants combattants, des hommes qui ont lutté  avec détermination contre la bête nazie (oui bon… c’est ce que le professeur répète au cours d’histoire : LA-BE-TE-NA-ZIE dit-il en roulant des grands yeux et en martelant les mots d’une voix féroce, cette bête doit sûrement être plus terrible que le plus dangereux des dragons ou des monstres…) Seulement son père à lui n’est pas mort à la guerre comme les autres mais dans son lit…zut… ça l’arrange pas tiens, parce que ça compte pas un père qui n’est pas mort à la guerre, alors il peut juste jouer spectateur, il peut juste applaudir, il n’est jamais décoré, c’est pas juste…
Maman…mamaaan, tu dors ? J’ai tout fini ! Je peux aller jouer avec mes copains ? Inge sort de sa torpeur, il y a combien de temps qu’elle est là,  elle ne sait pas . Elle regarde son fils, oui tu peux aller jouer on verra ton devoir plus tard… ce soir. Elle se relève lentement, sa tête tourne, le tambour toujours le tambour, comment se libérer de son refrain têtu sans cesse répété? Au dehors le calme, à l’intérieur l’acouphène dévastateur. Et le secret indicible, inracontable, même Jacques n’a rien su. Comment raconter ÇA à son amoureux je vous le demande ?

ÇA… s’est passé ce jour-là dans Berlin et ÇA hurle encore en elle sa cacophonie d’horreur. Les gens se tenaient figés dans les cuisines, tremblants, affolés. Les Russes sont entrés dans la ville ce matin là, juste après les bombardements de la nuit. Berlin en fumée en pleurs en sang. Berlin l’orgueilleuse, éventrée, à terre, vaincue. Depuis une heure régnait  l’accalmie,  un silence qui pèse des tonnes quand on a dû se boucher les oreilles toute la nuit. Et puis…imperceptiblement un bruit comme une ombre qui lentement vient tout recouvrir. Un bruit qui grandit implacablement, inexorablement. Grondements de moins en moins sourds, rapidement insupportables, géants…Les chars ont surgi à chaque coin de rue sur les décombres encore fumants. On les a entendus écraser les pavés, crisser lugubres sur les gravats, mon Dieu ils se rapprochent, ils arrivent, ils sont là… ils s’arrêtent ! On a entendu les soldats s’éparpiller dans les rues à grand renfort de bruits de bottes, de plaisanteries grasses, et de bouteilles… faut bien se donner du cœur au ventre quand on trébuche à chaque pas sur des cadavres ou des  presque cadavres. Ils ont forcé les portes, sont entrés bruyamment dans les maisons ou ce qu’il en restait, et les Inge, les Ute, les Kristel les Karolin les unes après les autres ont été jetées à terre jambes ouvertes culottes arrachées sous les ventres rigolards. Ils les ont déchirées, écartelées devant les enfants, les maris ou les pères, et même devant les photos des fils partis au front qu’on ne savait pas encore s’ils reviendraient jamais. Il y a des maris et des pères qui ont bondi, qui ont hurlé puis se sont tus dans une mare de sang. Pan les gêneurs, PAN ! Par ici les femmes et les filles,  en avant ! … à la guerre comme à la guerre ! Et quand ils sont partis en relevant leurs pantalons de militaires au combat qu’on allait bientôt décorer, Inge et sa mère sont restées clouées au sol tout le jour et puis encore toute la nuit, mille kilos qu’elles pesaient, avec pour toujours le tambour dans leur tête. Puis au petit matin transies de froid et de stupeur, elles se sont relevées en rajustant leur robe sans oser se regarder, chacune enfermée dans sa honte,  muettes à jamais, ça se raconte pas l’horreur surtout pas à sa mère surtout pas à sa fille quand on vient d’être martelées côte à côte sur le sol de la cuisine.
Non, ça se raconte pas, ça se racontera d’ailleurs jamais. A personne. Qui pourrait comprendre ?  Inge n’est qu’une…sale boche
Qui ne saura jamais de qui Luc est réellement le fils…


Commentaires

    Voilà une nouvelle qui fait naître des émotions complexes... Elle est géniale, Coum. Surtout quand on t'a entendue la lire.

    Elle est très belle, très forte, très dense, et en même temps, quand on est, (mais on ne l'est pas en réalité), quand on a été... (enfin, pas soi, ses "ancêtres"), dans le "bon camp", c'est dur, d'intégrer ces "idées" On a envie de laisser tomber du bout des lèvres "oui, mais, ils l'ont voulu..."
    Cela ce serait une réaction à chaud, épidermique, un jugement lapidaire...

    Mais, autre lecture, après tout, il s'agit d'une femme, civile, innocente, loin d'être un bourreau (c'est même plutôt une victime), que les hasards de la vie ont placée au mauvais endroit et au mauvais moment...

    Posté par Pivoine, 02 novembre 2006 à 12:24
  • Et bravo pour le look de ce blog qui embellit de jour en jour ! )

    Posté par Pivoine, 02 novembre 2006 à 12:25
  • oui, il me semblait bien, déjà à la première partie, avoir reconnu ces mots-là, pour te les avoir entendu dire, lors d'une douce soirée de juin, entourés par les pivoines et les coquelicots...

    je l'avais aimé alors, je la trouve belle à lire aujourd'hui.

    histoire de femmes. de victimes. les femmes ont trinqué, de quelque camp qu'elles aient pu être.

    je me souviens de mon papé, qui engueulait ma mamé, quand elle parlait des "boches".
    "ne juge pas ce que tu ne sais pas", lui disait-il. ça m'a marquée, à vie. qu'un gars revenu de son enfer puisse garder au fond de lui autant de tolérence et de mesure m'a toujours époustouflée.

    je la plains, Inge. de n'avoir pu trouver personne à qui confier son acouphene... personne pour l'aider à vivre, quand même...

    Posté par pati, 02 novembre 2006 à 13:02
  • "sous les ventres rigolards" : tout est dit, dans cette métaphore...
    Terrible...

    Posté par nuages, 02 novembre 2006 à 23:59
  • Très beau texte, triste mais tellement parlant ..

    Posté par amarula, 03 novembre 2006 à 13:36
  • ...

    ...

    Je n'en reviens toujours pas... Un niveau d'écriture pareil avec une histoire comme cella la... Je suis boulversé, vos mots m'ont chamboulés, je me dois d'aller réfléchir quelques instants...

    Si l'envie vous en prend, venez jeter un coup d'oeil sur mon monde : http://gabrielworld.canalblog.com

    Bien à vous, Gabriel.

    Posté par Gabriel, 03 novembre 2006 à 20:37
  • Merci à vous, et particulièrement aux nouveaux qui passent ici pour le première fois.
    Cette histoire me tenait à coeur, je voulais "illustrer" qu'une attitude manichéenne (le Bien d'un côté, le Mal de l'autre,est terriblement réductrice.
    Et que juger, classer définitivement une personne ou un groupe de personnes dans un clan ou dans un autre n'est d'ordre à rassurer personne.
    Tout le monde sait que le bon père de famille peut soudain se transformer en un assassin dément.
    De quoi serais-je moi, capable finalement? il y a en moi de telles pulsions de violence parfois, que je ne traduis (heureusement) pas dans des actes
    Mais qui peut savoir?
    J'ai appris à ne pas juger, jamais juger

    Posté par Coumarine, 04 novembre 2006 à 10:23
  • Je viens de lire cette nouvelle très forte. J'y ai été particulièrement sensible parce que je vis moi-même avec un Allemand, même s'il est vrai que nous sommes dans un autre temps... Ce sujet fait partie de notre vie, sous tous ses aspects. Je ne sais pas si tu connais le livre de Kurt Suchrovsky "Naître coupable, naître victime". Ce sont des interviews d'enfants de nazis et de juifs, qui donne à réfléchir et à s'interroger... comme ta nouvelle.

    Posté par Lukeria, 05 novembre 2006 à 18:16
  • Ah oui Lukéria, intéressant comme retour d'écoute ce que tu me dis là...
    C'est sûr que les mentalités ont changé par rappport à 1950
    Mais le "racisme", la condamnation de l'autre se cache à bien d'autres endroits aujourd'hui
    Non je ne connais pas le livre dont tu parles, je le mets dans ma liste de livres à lire (oups!)
    Merci beaucoup

    Posté par coumarine, 05 novembre 2006 à 18:33
  • J'ai lu et relu cette nouvelle .

    Une toute jeune femme, encadrée par des policiers, elle est accompagnée par les sifflets et les huées de ses voisins . Les braves et honnêtes gens du bon côté . Elle a étranglé son bébé . Cela se passe tout près de chez moi .
    Je pensais en voyant ces images à ton beau texte, tes mots si forts et si justes .
    Il y aura toujours des braves gens "du bon côté".

    loïc

    Posté par Truly, 07 novembre 2006 à 21:16
  • OUi Loïc, c'est exactement ça...il y aura toujours des gens du "bon côté", hélas
    Merci pour tes mots

    Posté par coumarine, 08 novembre 2006 à 00:11
  • pas de mots........des larmes sont venues...dans la gorge ,dans les yeux ,sont descendues telle une riviére pour nettoyer,apurer...la betise dite "humaine"internationale...pour que cela ne se reproduise plus jamais!!!!

    Posté par soleillune, 28 novembre 2006 à 18:48

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