Une question de madeleine, je crois - Coumarine, Petites paroles inutiles

Coumarine, Petites paroles inutiles

Inutiles peut-être...mais oh! combien nécessaires. Une femme parle du quotidien de sa vie, de ses humeurs, de ses souvenirs, de sa passion pour l'écriture, pour les livres. Elle réfléchit sur l'actualité, rit de ses travers, rêve dans la poésie.

20 mars 2006

Une question de madeleine, je crois

"On" (coucou toi!) m'a parlé de Jean-Louis Fournier, auteur que je ne connaissais pas.
"On" m'a donné envie de le lire...(merci toi...)
J'ai donc emprunté à la bib de mon quartier deux livres de cet auteur (j'ai eu de la chance de les y trouver)
L'un deux "Il n'a jamais tué personne mon papa" raconte des souvenirs de son enfance, autour de son père, médecin, alcoolique, mort à 43 ans.

Chaque page épingle un souvenir différent, vu du point de vue d'un petit garçon de 8-10 ans, vif, malin, et cependant naïf comme tous les enfants de cet âge. Un petit garçon qui aimait son père. Beaucoup. Fort. Et qui aurait voulu être aimé de lui.

Mais ce père n'avait pas le temps de l'aimer: il était d'abord médecin,  ensuite alcoolique et ensuite il passait pas mal de temps avec ses copains dans les cafés de Arras.
Plus beaucoup de place pour sa femme et pour les quatre enfants, et pour le petit Jean-Louis, le plus "difficile", le moins aimé...son père lui manque.

J'ai dévoré ce livre en deux heures de temps, la gorge serrée.
Gorge serrée sur la détresse de cet enfant, qui s'exprime pourtant dans des phrases qui m'ont fait rire
(c'est tout un art ça: émouvoir par le rire, parler de choses graves en faisant rire, sans qu'on n'oublie une seule minute que le sujet est grave...)

Où l'auteur va-t-il chercher tous ses souvenirs? Ils sont là en abondance semble-t-il, vivants, colorés, rigolos, émouvants, à portée de coeur. On dirait qu'il n'a qu'à les cueillir et les habiller de mots très simples, très vrais, remplis d'humour. et d'émotions...

Ce ne sont pas simplement des souvenirs bien racontés, qui font jaillir deux-trois larmes au coin de la nostalgie...non! c'est bien plus que cela, c'est bien autre chose...ces souvenirs, ce sont des perles  cachées profond dans un trésor d' humanité...des perles brillantes de lumière, des joyaux de cristal même s'ils évoquent des faits tristes ou même tragiques...

J'ai déjà parlé ici de mon enfance comme amputée de souvenirs. Je me souviens de si peu de choses. Tout m'échappe, fuit, s'effiloche, tout est confondu dans la même grisaille. Je suis bien en peine de raconter quelque chose de précis, quelque chose de vivant, quelque chose de coloré, quelque chose qui ressemble à un souvenir. Comme si j'avais tout oublié.
Je me souviens juste d'une atmosphère générale, une atmosphère terne et pluvieuse.
Quand je pense à mon enfance, il n'y a ni senteurs, ni couleurs, ni parfums, ni sensations. Il y a juste un écran gris, ai-je seulement été enfant?

Je crois que j'ai tout occulté, c'était plus facile pour me mettre à vivre quand j'ai quitté l'enfance

J'ai commencé à vivre quand je me suis mariée...timidement parce que je ne savais pas trop bien comment m'y prendre

Je sais aujourd'hui que à 20 ans et pendant longtemps encore, j'ai été une "ALBINOS", dépigmentée de souvenirs, de sensations diverses reçues du monde de l'enfance

Mon imaginaire fait de mille et une sensations, j'ai dû l'inventer de rien ou de tout, pas à pas, en puisant non pas dans mes souvenirs d'autrefois, mais dans mes regards observateurs sur mon monde d'adulte

La madeleine de Proust n'a jamais fonctionné chez moi

Je vais entamer une formation aux récits de vie (pour animer des ateliers de récits autobiographiques)...il paraît qu'en se mettant à écrire un tout petit quelque chose d'un début de souvenir minuscule, le reste se met à suivre, à se raviver, à couler comme une pelote de laine qui se dévide...

Je suis curieuse de voir si c'est vrai...


Commentaires

    c'est joli ça, cette expression, "albinos du souvenir".
    Eh, bien, vois tu, je crois que cet albinisme (c'est français ça?) pourrait avoir bien des avantages s'il permettait à la demande d'occulter des miettes d'enfance que l'on préfèrerait souvent pouvoir rayer de sa mémoire

    Posté par clem750, 20 mars 2006 à 23:56
  • Je crois que tu as raison, coum, lorsqu'on commence à écrire un souvenir, aussi infime soit-til, il ravive dans notre mémoire endormie notre enfance oubliée.

    Posté par cassymary, 21 mars 2006 à 00:03
  • Souvenirs, souvenirs

    Moi aussi, je n'ai guère de souvenirs de mon enfance, ou même de la suite. Si peu...
    Et pourtant, je crois que j'étais assez heureux, jusqu'à 12 ans en tout cas. Après, c'est plus gris, plus triste, je ne prends pas le virage de l'adolescence et je vis à part...
    Et j'ai plein de photos de moi enfant, d'assez belles photos d'ailleurs. Mais elles ne m'amènent pas à me souvenir, il n'y a que des bribes, assez banales d'ailleurs...

    Posté par nuages, 21 mars 2006 à 00:13
  • Et parfois la mémoire en trop plein nous paralyse..

    Posté par arcadia, 21 mars 2006 à 01:07
  • Je te le confirme Coum, oui, ça ravive pour le pire ou le meilleur...Souvent je dis, les mots savent quelque chose de nous que nous ignorons... il faut les mettre en confiance pour qu'ils nous parlent, qu'ils nous disent... cette confiance c'est le dénuement et cette crainte qui pique l'âme comme avant de sauter dans le vide... après c'est une question de vol....

    Posté par Franck, 21 mars 2006 à 08:14
  • memoire des doigts...

    je confirme, coumarine...
    quand tu commences à écrire un récit auto-biographique, il est vrai qu'un souvenir en amene un autre, puis un autre etc...
    tu vois, j'ai raconté l'histoire de mon grand-pere, persuadée d'avoir, non pas tout dit, mais l'essentiel, du moins, pour qu'on comprenne bien le genre de personnage qu'il était.
    et puis, en commençant le récit de vie de ma mère, je viens de me rendre compte que j'avais zappé un épisode de sa vie. juste une autre petite histoire dans la grande... et dieu sait que cette anecdote est pourtant importante...

    on a tous mis des filtres à notre mémoire, coum. certains sont plus serrés que d'autres, et ne laissent couler que quelques larmes d'antan... mais nos doigts, quand on écrit, ont parfois le même effet qu'une clef dans une serrure... ils ouvrent la porte, desserrent les mailles du filtre, et laissent échapper un flot d'images, de sons, d'odeurs ou de mots.... comme ça, en vrac.
    dur, parfois, d'y faire face, oui. mais tellement nécessaire pour ne plus être dépigmentée de sa vie...

    comme le dit arcadia, "la mémoire en trop plein nous paralyse..", mais pas de mémoire le fait aussi bien...

    courage, coum.

    Posté par pati, 21 mars 2006 à 08:58
  • C'est drôle, ça... comme si des ions circulaient entre gens de bonne compagnie...
    Ça fait quelques temps que je cherche à les débusquer, mes souvenirs d'enfance. D'ailleurs, le dernier texte que j'ai proposé à tes "Paroles plurielles" (Comme des rêves sous les ailes des oiseaux) était bien en accord avec ça.
    Je suis comme toi, Coum, j'ai le sentiment de n'en avoir (presque) aucun. Ou alors l'impression que les rares qui pourraient donner l'illusion d'effleurer ma mémoire sont événementiels, et hélas le fruit de la narration que mes parents (ma mère, surtout) ont pu m'en faire.
    J'y travaille, néanmoins, parce qu'à l'âge que j'ai, il devient urgent de pouvoir s'y raccrocher. Histoire de nostalgie ?
    Et, curieusement, ma (lente) lecture de cette chose magnifique qu'est "Ma vie parmi les ombres" de Richard Millet agit sur ce plan comme un catalyseur bienvenu. Et qui ne va pas rester sans suite...

    Posté par Vertumne, 21 mars 2006 à 08:59
  • ...

    oh oui Coumarine! et on prêtera nos doigts pour démêler l'écheveau en douceur sans qu'il s'emmêle...

    Posté par baramine, 21 mars 2006 à 10:56
  • J'ai presque peur de dire l'inverse: je me souviens de presque tout, il me semble. Mon enfance est colorée, vivante, dansante, ailée...et pourtant, j'ai perdu mon père à huit ans, d'une pénible maladie; maman s'est longtemps retranchée dans son chagrin, j'étais la petite fille silencieuse à côté d'elle. Mais en moi, quel chahut! Malgré la pauvreté brusquement installée, les jours difficiles, la colonie, il m'est resté un goût de bonheur qui se traduisait par un rayon de soleil ou des paroles lues. La lecture m'a très tôt donné ses rêves; peut-être est-ce pour cela que j'ai le souvenir d'avoir été tenacement heureuse?...

    Posté par Lorraine, 21 mars 2006 à 12:57
  • le voyage intérieur vers le ressenti des souvenirs...
    grande aventure !
    on ne s'y engage pas sans provisions, car la route est longue, les hivers froids, les marécages enlisants, les soleils refroidis.
    quelques clairières aussi, quelques herbes tendres, mais aussi quelques clés ramenées, quelques vrais cadeaux trouvés, d'autres empoisonnées qu'il aurait mieux valu ne pas ouvrir.
    Enfin l'aventure de la vie quoi !

    Posté par Alainx, 21 mars 2006 à 13:34
  • Peut-être es-tu plus curieuse de confirmer que de savoir si c'est vrai, alors, bonne route, bonne aventure, Coumarine.

    Posté par Ségolène, 21 mars 2006 à 14:11
  • Partir

    Je l'ai lu aussi ce livre, Coum, il m'a fait la même impression qu'à toi...
    Puis-je vous suggérer à tous, dans le même esprit de récits de vie le formidable bouquin du marocain Tahar Bel Jelloun " Partir" ?
    Morceaux prenants de tous ces jeunes gens et jeunes filles qui n'ont qu'une idée, quitter leur pays, à n'importe quel prix ( et ils le paient tous très chers !), quitter leur famille, leurs amis pour un ailleurs ( qui n'est souvent qu'un leurre )
    Bonne lecture !

    Posté par Amanda, 21 mars 2006 à 15:16
  • Franck...comme je suis contente que tu me laisses un commentaire...tu t'y connais toi dans l'évocation de tes souvenirs...


    Nuages...pourquoi tu ne mettrais pas une photo de toi enfant sur ton blog (en le mentionnant à Traou???)

    Posté par coumarine, 21 mars 2006 à 15:25
  • Pati...oui j'ai pu lire que tu avais entamé un vaste récit autobiographique...je te souhaite un travail fécond, à tous points de vue


    Hello Vertumne...décidément tu me donnes une furieuse envie de me mettre à la lecture de ce livre de Richard Millet (j'espère le trouver dans ma bib, car je me ruine dans l'achat de livres...)

    Posté par coumarine, 21 mars 2006 à 15:28
  • Lorraine, j'ai adoré la façon dont ut parles de ton enfance colorée de bonheur, malgré la perte de ton père...

    Alainx...d'accord je n'oublierai pas mes provisions pour entamer ce chemin...quelques rayons de lune dans la tête, quelques silences au coin des lèvres, et surtout, surtout ma poupée de chiffon

    Posté par coumarine, 21 mars 2006 à 15:31
  • Ségolène...bien vu, rien à ajouter!

    Amanda, encore un livre à mettre dans la liste??? mais comment je vais faire dis-moi?
    (merci pour cette suggestion)

    Posté par coumarine, 21 mars 2006 à 15:33
  • Clem, Cassy, Arcadia, Baramine...merci de votre visite...je vous offre une petite tasse de thé?

    Posté par coumarine, 21 mars 2006 à 15:35
  • Mon homme te ressemble sur ce point.Pas de souvenir d'enfance à raconter.
    Sa vie semble commencer, quand il a quitté la maison et qu'on l'a mis en pension.
    De son enfance, de la couleur, de l'odeur... rien.
    J'ai fait remarquer à ma belle mère que je ne savais rien de l'enfance de mon mari ...que mes enfants attendaient que leur père raconte...Elle m'a confirmée que c'était vrai... qu'il n'y avait rien à raconter!
    J'en ai eu froid dans le dos.
    Eversharp.

    Posté par Eversharp, 21 mars 2006 à 16:14
  • La petite Madeleine...

    Revenons, juste un instant, à la madeleine. Ah! Quel magnifique passage! Je crois que c'est un des plus beaux textes de la littérature française. La genèse de la Recherche est d'ailleurs aussi exceptionnelle. Mais je crois que l'objet, le sens même de la madeleine est ce petit fait, cette bouchée minuscule, machinalement trempée dans du thé, alors que le narrateur est ko... Qui, soudain, fait jaillir le souvenir. Et tout le souvenir. La Recherche du temps perdu (quel titre! Quelle signification!) part de ce moment unique, celui de la madeleine, puisque le narrateur avait tout oublié de son enfance, hors ses couchers douloureux, à attendre sa mère, surtout les soirs où elle ne montait pas. Maintenant, on voit un peu la madeleine de Proust comme ce qui accompagne et ressuscite, immanquablement, tous les souvenirs. Or, c'est légèrement différent. C'est même tout à fait différent, même si ce passage est symbolique d'un des thèmes de Proust: le mécanisme de mémoire involontaire.

    Ce qu'il y a de prodigieux dans la mémoire et le souvenir et le cerveau... C'est qu'en réalité, tout est là, quelque part, dans notre tête, en réalité, rien n'a été oublié, c'est juste une clef qui manque ou qu'on laisse sur le côté. Qu'on laisse sans doute sur le côté, parce que quelque part, c'est moins douloureux (ou moins "terrible").

    Mais si ce moment-là doit arriver... Il arrivera bien...

    Posté par Pivoine, 21 mars 2006 à 16:25
  • Coum', en te lisant, j'ai eu envie de te faire partager ce texte de Marion Le Braz (une amie.. ), si tu veux bien aller voir sur Solstices, je crois qu'il te "parlera"...
    Je t'embrasse

    Posté par Alauda, 21 mars 2006 à 18:05
  • je sais pas si ça marche pour tout le monde, mais je crois que l'écriture peut être comme une pelote de souvenirs, tu commence à écrire un vague truc qui te revient, et le reste suite, même que parfois il faut savoir l'endiguer. Bon je parle de mon expérience, hein, mais ce n'est sans doute pas universel.

    Posté par phil, 21 mars 2006 à 18:52
  • très peu de souvenirs...

    je crois bien avoir "zappé" inconsciemment

    ça me parle... tout ça...

    Posté par malisan, 23 mars 2006 à 19:10

Poster un commentaire